vendredi 10 juin 2016

L'abolitionnisme, cette idéologie qui tue

Portrait du marquis de Sade par H. Biberstein

Chers militants et militantes abolitionnistes,


En cette fin de semaine du Grand Prix, vous êtes plusieurs à manifester dans les rues, les médias et sur les réseaux sociaux contre l'industrie du sexe. « Acheter du sexe n'est pas un sport ». Ce slogan popularisé par la Concertation des luttes contre l'exploitation sexuelle (CLES) n'a pas tardé à s'attirer l'appui de plusieurs personnalités publiques, dont celui de la vice-première ministre du Québec, Lise Thériault, qui a rappelé que « l'exploitation sexuelle est inacceptable au sein d'une société comme la nôtre qui défend les valeurs de justice et d'égalité entre les femmes et les hommes ». Trop souvent, au Québec comme ailleurs dans le monde, d'aucuns aiment se complaire dans des raccourcis intellectuels en confondant toujours, sans statistiques rigoureuses à l'appui, travail du sexe, exploitation sexuelle, traite, viol et inégalités entre les hommes et les femmes.
Cette vision tronquée de l'industrie du sexe est souvent alimentée par un écart que perçoivent certaines personnes entre leur idéal de la femme dans la société et la réalité. Pour mieux illustrer mon propos, j'aimerais partager avec vous mon cheminement personnel.

Lorsque j'étais au secondaire, j'ai toujours refusé de me fondre dans la masse, et j'ai toujours refusé de me définir en fonction de ce que les autres attendaient de moi, notamment au plan de mon identité de genre. À l'adolescence, nombreux étaient mes camarades garçons qui voyaient dans la pratique intensive du sport un moyen de consolider leur identité de genre. Pour bien paraître, il fallait pratiquer un sport, avoir de gros muscles, ressembler aux athlètes dans les magazines et avoir un comportement digne d'un homme. Pourtant, j'ai toujours été réfractaire à l'idée de me définir en fonction de l'idéal masculin du moment. Les cours d'éducation physique n'ont jamais été une priorité pour moi; lors de la formation d'équipes de soccer, j'étais toujours le dernier à être repêché, et j'avais souvent droit, dans les vestiaires, à des commentaires disgracieux. J'étais « le petit Grégory qui joue au soccer comme une fille », « le maigrichon », « le mec qui a peur de courir », et j'en passe. Pourtant, mes camarades qui me traitaient ainsi ont toujours défendu l'idée qu'ils agissaient de la sorte pour mon bien. « Si je te dis ça, Grégory, c'est pour ton bien. Regarde comment Benjamin est populaire. Je veux que tu sois heureux, Grégory. Pourquoi tu ne fais pas comme nous? »

Parce que j'ai toujours refusé de faire comme les autres, au nom de ma liberté. Abolitionnistes, vous aimez beaucoup parler de la violence – symbolique et physique - envers les femmes. Cette manie que vous avez de prendre la parole au nom « des femmes », de diaboliser le travail du sexe et les clients, et de voir la violence comme quelque chose d'inhérent au travail du sexe me donne le sentiment que vous traitez ces milliers d'hommes et de femmes œuvrant dans l'industrie du sexe de la même manière que certains de mes camarades de classe me traitaient au secondaire : dans les deux cas, nous avons affaire à un groupe de personnes qui souhaitent changer les comportements d'une minorité au nom d'une certaine conception du bien commun.

Abolitionnistes, vous parlez surtout de la violence envers les femmes. Le Grand Prix, avant d'être un moment de l'année de hausse de la demande en services sexuels - et, soit dit en passant, la période la plus intensive pour le travail du sexe n'est pas le Grand Prix, mais les fêtes de fin d'année -, est avant tout un événement sportif qui valorise la course automobile, un sport majoritairement pratiqué par les hommes. Or, vous n'êtes pas sans savoir qu'au Canada, l'écart entre les hommes et les femmes au plan de la mortalité routière est abyssal. En 2012, selon Statistique Canada, on recensait 3,9 morts pour 100 000 femmes liés aux accidents de véhicule à moteur. Chez les hommes, ce taux s'établissait à 9,4 morts pour 100 000 hommes. Chez les 20 à 24 ans, le taux s'élève à 6,3 morts chez les femmes contre 17,7 morts chez les hommes. Dans les publicités à la télévision, dans les magazines et sur Internet, on voit souvent de jeunes hommes conduire la nouvelle BMW à toute allure sur l'autoroute. Plusieurs études ont montré que les médias influencent des comportements à risque chez beaucoup d'hommes. Cela dit, il ne m'est jamais venu à l'esprit l'idée de lutter contre la course automobile, pas plus que celle de lutter contre la boxe, l'UFC et autres sports de combat. Parce que je reconnais le droit à tout un chacun de vivre sa vie comme il le souhaite, et le droit de pouvoir le faire en sécurité.

Abolitionnistes, vous dénoncez souvent, sans circonscrire le terme, l' « exploitation sexuelle » dont sont victimes les travailleurs et travailleuses du sexe. Mais avez-vous déjà pensé à ce que vous entendez par « exploitation »? Selon le Multidictionnaire, le mot exploitation a une valeur péjorative quand il est utilisé pour décrire l'action d'abuser de quelqu'un, de quelque chose. Cependant, l'exploitation fait aussi référence, dans une connotation neutre, à l'action de faire valoir quelque chose en vue d'un profit. Vous parlez beaucoup de la vente du corps de la femme au profit des hommes, comme si le travail du sexe se résumait à un échange de corps contre de l'argent. La réalité, chers abolos, est, malheureusement pour vous, beaucoup plus nuancée.

En janvier dernier, j'ai eu l'occasion d'assister au Salon de l'Amour et de la Séduction à la Place Bonaventure à Montréal, une occasion pour les travailleurs de l'industrie du sexe de présenter leur travail et d'échanger avec le public. Ce qui m'a le plus marqué lors de cet événement, c'est la diversité de cette industrie. Non, le travail du sexe ne se résume pas aux pénétrations, aux fellations et aux éjaculations. L'industrie du sexe, c'est aussi des spectacles érotiques, des massages érotiques et sensuels, du bodypainting, du burlesque, de la danse poteau, et la liste est longue.

Abolitionnistes, je suis un client. Et non, je n'ai jamais agressé quiconque dans la rue. Lors de mes sorties avec des amis, je n'ai jamais qualifié quiconque de « salope » ou de « pute ». Curieusement, je connais beaucoup de gens qui se moquent volontiers de certaines femmes en leur reprochant de se comporter comme des « putes », mais sans jamais être allés eux-mêmes aux « putes ». Non, je n'ai jamais forcé des femmes à accomplir des choses contre leur gré pour de l'argent. Mon crime, c'est d'aller regarder de jolies femmes danser nues dans certains clubs. C'est aussi celui de recevoir un massage sensuel une fois de temps en temps. Et dans tous les cas, j'agis toujours avec grand respect envers ces travailleuses. Non, je ne vais pas aux danseuses ou aux massages pour « exploiter », pour « abuser » du corps des femmes. Je le fais avant tout parce que je suis féministe et que j'aime beaucoup les femmes. Mais surtout, parce que je suis profondément anticonformiste.

Quand je vais voir des spectacles burlesques et érotiques, je vois des femmes remettre en question les canons traditionnels de la beauté féminine véhiculés dans les médias. Je suis fatigué de voir passer en boucle des annonces publicitaires à la TV qui promeuvent tel ou tel revitalisant pour la chevelure saine des femmes. Dans des spectacles érotiques, une femme se fait applaudir quand elle enlève ses habits. On l'applaudit pour ses mouvements, pour son caractère, pour son originalité, et non pour la marque de vêtements qu'elle porte ou le shampooing qu'elle achète. Vous me direz sans aucun doute que je ne suis pas un « vrai » client, étant donné que je n'ai jamais payé pour avoir une relation sexuelle complète avec une travailleuse du sexe. Mais dans vos discours, quand on vous demande de définir ce qu'est la prostitution, vous répondez souvent qu'il y a prostitution à partir du moment où on touche le corps d'une femme contre de l'argent, et que « regarder, c'est toucher ». Eh oui, la sexualité ne se réduit pas à la pénétration. La sexualité, c'est aussi une caresse sur une zone érogène, un regard coquin, un discours, une psychologie. Vous vous prononcez contre les massages « érotiques ». Seriez-vous également contre les massages professionnels lorsque le client est un homme et que la massothérapeute est une femme? Le massage érotique, c'est un massage corps-à-corps nu. Selon vous, une femme est-elle victime dès lors qu'elle fait un massage dénudée? Et le client, un bourreau dès lors qu'il paye pour être massé par une femme qui choisit de travailler nue? Très vite, on en vient à la conclusion que votre logique de victimisation et de culpabilisation est peu fondée. Le travail du sexe, comme tout autre travail, évolue. Ne vous en déplaise, le travail du sexe aujourd'hui à Montréal n'a rien à voir avec les tristes scènes et les maisons closes des Misérables du temps de Victor Hugo.

Heureusement, en cette fin de semaine du Grand Prix, il y a aussi d'autres voix féministes qui s'élèvent pour dénoncer la stigmatisation des travailleuses du sexe. Tel est le cas de la campagne « contre l'exploitation contre la prohibition » de l'organisme Chez Stella, dont la pensée est bien résumée sous la plume de Mélodie Nelson, ex-escorte et chroniqueuse :

« Au mois de juin, pour le Grand Prix, ou peu importe le mois et l'événement, les escortes ne veulent pas être sauvées. Elles veulent travailler. Sans être exploitées, surveillées, traitées de pizza ou menacées par des lois et des croisades faussement féministes. Chez Stella, nous avions trinqué et beaucoup espéré: que les voix des travailleuses du sexe soient plus écoutées et entendues que la voix de la peur. »

J'ose espérer que nous serons nombreux, ce week-end, à trinquer pour la justice, pour la dignité, et contre la peur.

mardi 24 mai 2016

Allier Massage et Chaleur Humaine chez Phantopie

Rappelez-vous : corps-esprit, esprit-corps, tout est lié.
(Olivier Lockert, psychologue et auteur français)



Effy, massagère chez Phantopie

Crédit photo : Studio de massage Phantopie


Que vous aimiez le mariage de la fantaisie avec l'utopie ou celui de l'utopie avec les fantasmes, vous serez chaleureusement accueilli au studio de massage burlesque Phantopie, situé en plein cœur de la Plaza St-Hubert à Montréal. Ici, des massagères élégantes, ouvertes d'esprit, séduisantes et épanouies vous offrent des massages musculaires et holistiques qui à la fois détendent votre corps et font du bien à votre âme, sans pour autant être de nature sexuelle.
« La fille est là pour éveiller, nous donner le goût d'être avec elle », explique Bruno Masse-Morin, le fondateur de Phantopie. Le propriétaire du salon de massage, après une carrière de huit ans de praticien en massothérapie, a choisi de passer à autre chose et d'ouvrir son propre salon. « J'ai regardé mes talents et ce qu'il manquait dans la société. Phantopie se situe entre le massage professionnel, très strict et très rigoureux, et le massage érotique qui est vraiment juste sexuel. On offre des massages créatifs, hors de l'ordinaire, sensuels et chaleureux».
Il suffit d'une visite sur le site Internet de Phantopie pour se rendre compte que ce studio n'a rien à voir avec les salons offrant des options sexuelles. Chez Phantopie, les demoiselles ne cachent pas leur visage sur les photos, et leurs descriptions ne se résument pas à leurs attributs physiques. « Le calme... enfin le calme... Une présence humaine exceptionnelle avec un toucher chaleureux, doux et affectueux. La sagesse du désert coule à travers ses mains apaisantes », peut-on lire à côté des photos de Clara. « Jeune et souriante, Izya vous transportera dans un monde exotique et chaleureux. Réputée pour sa joie de vivre débordante, elle vous transmettra des vagues d'énergies positives par l'entremise de ses mains fortes et habiles », lit-on à propos d'Izya.
Les services chez Phantopie sont à la portée du plus grand nombre. Pour la modique somme de soixante dollars plus taxes, le client peut recevoir un massage d'une heure par une massagère dévouée. Massagère... Ce mot, qui n'est pas encore dans les dictionnaires de la langue française, est utilisé pour décrire les travailleuses chez Phantopie, lesquelles, en plus de faire un massage, sont aussi là pour transmettre un message de bien-être, dans une atmosphère propice à la détente, à l'évasion, au mystère et à l'exotisme. Lorsque l'on franchit le seuil de Phantopie, on voit tout de suite que ce n'est pas un salon de massage comme un autre. Dans la salle de réception, des fauteuils et un décor style rococo vous font voyager hors de votre stress quotidien. Pour ma part, je suis sorti de chez Phantopie charmé, détendu et rajeuni, après le massage suédois que j'y ai reçu le 1er mai.
Le 17 mai, j'ai eu l'occasion de m'entretenir avec Mia, une massagère. Ce que Mia apprécie le plus dans son travail, ce sont les horaires flexibles, la possibilité d'être une travailleuse autonome, l'environnement de travail très calme, très relaxant et la très bonne équipe de travail. « On n'a pas le sentiment d'avoir à faire les choses à la va-vite ou de faire quelque chose qu'on n'aime pas. C'est un choix de travailler ici. On a le temps d'avoir le temps pour nous-mêmes ici», soutient l'élégante femme d'origine mauricienne. Mia aime aussi avoir des clients qui reviennent, des clients très respectueux qui savent ce qu'ils viennent chercher chez Phantopie. « Ici on offre plus que des corps; on offre une présence humaine globale », ajoute Bruno, le propriétaire.
Ne travaille pas qui veut chez Phantopie. Pour son propriétaire, il est important que l'argent ne soit pas la motivation première d'une future employée. « On veut des filles ouvertes de cœur, qui aiment donner, qui sont généreuses, qui ont un certain talent en massothérapie. Des filles qui sont compréhensives, à l'écoute, qui ne jugent pas. Des filles qui aiment séduire, mais sans passer à l'acte sexuel avec le client. Des femmes qui n'ont pas peur de montrer qu'elles font des massages ».
Cet été, je vous invite à vous évader du quotidien et à recevoir un massage sensuel, seul ou en couple, chez Phantopie.

Phantopie
6799 Plaza St-Hubert
Montréal (QC)
H2S 2M7

Téléphone : 514-273-2422
Site Internet : http://www.fantopie.com/



dimanche 24 mars 2013

Libre marché n'est pas synonyme de moralité!

Le 23 mars dernier, j’ai saisi l’occasion d’assister à un séminaire organisé par l’Institut Fraser, à l’hôtel Sheraton à Montréal. L’Institut Fraser est un think tank de politiques publiques canadien travaillant à l’élaboration de solutions de marché. En tant qu’individu ayant un regard plutôt conservateur sur les politiques publiques, je ne cache pas ma sympathie envers ces «instituts» de recherche, qui proposent des solutions alternatives au modèle politico-économique en place. Cependant, je trouve que l’Institut Fraser va beaucoup trop loin dans son apologie du libre marché.
Au cours du séminaire, j’ai eu l’occasion d’écouter l’intervention de Jonathan Fortier, titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université d’Oxford. Pendant son exposé, M. Fortier s’est attelé à détruire cinq «mythes» sur le capitalisme. En gros, contrairement aux idées reçues, le capitalisme n’entraîne aucune exploitation, ni d’inégalités démesurées, ni de cupidité, ni d’atomisation sociale, ni d’injustice. Dans une certaine mesure, je suis d’accord avec M. Fortier pour dire que le capitalisme est un système moralement supérieur à d’autres. En laissant les individus libres de s’associer, d’acheter et de vendre, et de jouir des fruits de leur labeur, le capitalisme encourage en grande partie l’innovation, le progrès et la prospérité. Alors, comment se fait-il que tant de «carrés rouges» dénoncent le système en place?
Pour Jonathan Fortier, la dénonciation du capitalisme que l’on entend ad nauseam dans la rue est en réalité la dénonciation du copinage qu’entretiennent nos gouvernements avec les grandes corporations. Les plans de sauvetage de GM, les subventions gouvernementales aux grandes entreprises, les monopoles… Tel est le système que les «carrés rouges» dénoncent. Le capitalisme pur, quant à lui, est un système fondamentalement bon, juste et moral. «For an activity to be moral, it has to be freely chosen. It has to be voluntary». Par conséquent, le capitalisme, en tant que promoteur de la libre association, du libre-échange et de la liberté en général, est un système moralement bon en soi. Les injustices sociales ne sont donc pas le produit du vrai capitalisme, mais elles sont plutôt le résultat du copinage qu'entretiennent nos gouvernements avec certains agents économiques. C’est donc l’intervention de l’État qui est à l’origine de nos problèmes de société. Pour y remédier, il faut éliminer l’intervention de l’État dans le libre marché.  Malheureusement, il s’agit-là d’une déduction mensongère qui ne prend pas en compte la distinction fondamentale entre l’économie et le marché. Le marché désigne une convention ayant trait à l’échange de biens et services. L’économie, quant à elle, fait référence à l’ensemble des activités relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses dans une collectivité. Le libre marché dérèglementé est une forme particulière de capitalisme, qui est lui aussi une forme particulière de gestion économique de la société.

«The effect of liberty to individuals is that they may do what they please: we ought to see what it will please them to do, before we risk congradulations» (Edmund Burke)

Pour M. Fortier, le libre choix et le libre marché sont synonymes de moralité. Pour appuyer son argumentaire, il se réfère au cas des enfants exploités en Chine. Est-ce immoral pour une compagnie américaine de s'installer en Chine et de faire travailler des enfants à un salaire de misère? Non. Pourquoi? Parce que sans la présence de ces entreprises, ces enfants chinois sont quand même victimes de prostitution et d'exploitation. Faudrait-il rappeler que la prostitution juvénile est limitée aux États-Unis et dans les autres pays développés grâce aux États qui, en votant des lois, limitent ce genre d'abus, contrairement à la Chine? Et que ce n'est pas le libre marché, en soi, qui enraye la prostitution juvénile? La relation mensongère entre libre marché et moralité peut mener à des abus dangereux. Dois-je vous rappeler, M. Fortier, que la pornographie juvénile constitue un marché noir extrêmement rentable? Tout comme la bestialité, la porno zoophile, et le trafic d'organes humains? Si l'on suit votre logique, toutes ces activités sont moralement bonnes, car elles sont le produit du libre marché.

«Liberty must be limited in order to be possessed» (Edmund Burke)

Si le libre marché pouvait à lui seul se porter garant de la moralité et du bien-être collectif, je me demande bien alors pourquoi nous continuons à tenir des élections et à avoir un gouvernement. Après tout, ne serait-il pas plus simple d'abolir l'État, puisque le libre marché est garant de la moralité et de la liberté? Justement, non. Car l'État a, malgré tous ses défauts, un rôle à jouer dans l'économie. Dans une société, certaines richesses ne peuvent pas être prises en compte dans le libre marché, car elles ne sont pas rentables pour les agents économiques. Je parle ici de richesses telles que la dignitié humaine. Accorder à chaque citoyen le droit de pouvoir manger à sa faim est une mauvaise idée si l'on se campe dans le paradigme du libre marché. Pourquoi? Car il est irrationnel de donner inconditionnellement un bien à un groupe d'individus sans savoir si l'on recevra quelque chose en retour. Malheureusement, l'Institut Fraser ne parle pas de ces réalités. Ce think tank présuppose que les agents économiques sont rationnels et savent faire les bons choix. Or, la rationalité humaine est limitée. C'est pourquoi nos sociétés développées, à travers leurs élus, demandent également à l'État d'être le garant de certains droits. Des droits qui, dans un libre marché seul, ne peuvent être garantis. Le libre marché n'est pas synonyme de moralité. Il en est certainement une composante, mais non pas le synonyme. Libre marché et État doivent aller de paire pour assurer une bonne cohésion sociale.

dimanche 3 mars 2013

Les Québécois parmi les plus taxés



Jeudi dernier, l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) rendait publique son étude sur l’imposition des Québécois : «Les Québécois-es : les plus imposé-es en Amérique du Nord?». Quelques heures suivant la parution de cette étude, les grands médias québécois ont relayé les conclusions de l’IRIS : les Québécois ne sont pas les plus imposés en Amérique du Nord. Les conclusions de cette étude méritent cependant d’être nuancées.

L'étude en question soutient qu'un couple ayant deux enfants avec un revenu annuel de 43 710$ a une charge fiscale nulle. Ce n'est pas faux. En prenant en compte l'ensemble des crédits d'impôt octroyés par le gouvernement, une telle famille obtient une charge fiscale nulle, voire même un surplus en crédits d'impôt. L'étude de l'IRIS oublie cependant de mentionner que, si les personnes aux revenus modestes sont plus choyées au Québec que dans le reste de l'Amérique du Nord, c'est parce que d'autres Québécois sont beaucoup plus imposés par rapport au reste du continent, notamment les contribuables aux plus hauts revenus. Par ailleurs, le revenu annuel d’un couple de 43 710$ représente, en moyenne, un revenu individuel de 20 000$, soit l’équivalent du salaire minimal. Cette statistique est loin de représenter le contribuable «moyen» du Québec, contrairement à ce que prétend l’IRIS.

D'autre part, l’étude de l'IRIS ne prend pas en considération les taxes à la consommation, qui affectent régressivement davantage les plus faibles revenus que les plus élevés. Au Québec, la taxe de vente s'élève maintenant à 9.975%, soit la plus élevée au Canada avec la Nouvelle-Écosse et l'Île-du-Prince-Édouard. À cette taxe provinciale s'ajoute la TPS fédérale de 5%. En fait, le Québec est l’un des endroits en Amérique du Nord qui taxe le plus ses consommateurs. Qui plus est, le fardeau fiscal de la taxe de vente est d’autant plus grand pour les contribuables aux revenus les plus modestes. Une taxe de vente de 9.975% représente une plus grande charge fiscale pour un contribuable percevant un revenu annuel de 20 000$ que pour un millionnaire. Bref, la famille modeste québécoise, si elle semble exemptée d’impôt sur le revenu, demeure tout de même très imposée par le biais d’autres taxes. Ce que la famille modeste ne paie pas en impôt sur le revenu, elle le paie par l’intermédiaire d’autres taxes, dont la taxe de vente.

Les chercheurs Francis Fortier et Simon-Tremblay-Pépin prennent le temps de souligner, en notes de fin de texte, les limites de leur étude. Par exemple, ils soutiennent que les «célibataires ayant de hauts revenus auraient une charge fiscale plus importante au Québec que dans le reste de l'Amérique du Nord». Il s’agit-là d’une remarque très pertinente, qui aurait dû se retrouver dans le texte de l’étude de l’IRIS plutôt que dans une note de fin de texte. Ce sont ces «détails» que l’IRIS a pris soin de dissimuler dans son étude, afin de démontrer que les Québécois ne sont pas les plus imposés en Amérique du Nord. Malheureusement, l’IRIS prend une fois de plus ses désirs pour la réalité, et s'appuie sur des données propres à une partie de la population québécoise, soit les citoyens aux revenus les plus modestes, pour justifier la pertinence d'une hausse des impôts de l’ensemble des Québécois. 

mardi 1 janvier 2013

La Palestine à l'ONU : So what?



Le 29 novembre dernier, l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) a accordé à la Palestine le statut d’État observateur non-membre de l’ONU. Avec 138 voix pour, 9 contre et 41 abstentions, les États membres ont voté en majorité en faveur de cette résolution. Comme à son habitude, l’ONU a une fois de plus montré sa bonne volonté pacificatrice au monde entier, à l’image de son mandat qui consiste à œuvrer au maintien de la paix dans les cinq coins du globe. Pourtant, cette reconnaissance de la Palestine à titre d’État observateur n’apporte aucun ingrédient supplémentaire au processus de paix entre Israël et la Palestine.

Un faux détour diplomatique

À écouter nos médias d’information publics, on a l’impression que cette reconnaissance de la Palestine par l’ONU est un pas nécessaire au processus de paix avec Israël. Lors de la séance du 29 novembre de l’Assemblée générale de l’ONU, le Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a pris la parole devant les 193 États membres : «The General Assembly is called upon today to issue a birth certificate of the reality of the State of Palestine». Ces paroles témoignent à la fois d’une bavure au droit international public en ce qui a trait à la définition d’un État, tout comme d’une ironie historique que nombre de journalistes oublient de mentionner. Il y a 65 ans, jour pour jour, un État palestinien aurait pu voir le jour aux côtés de son voisin Israël. La résolution 181 de l’ONU du 29 novembre 1947 prévoyait le partage du territoire de la Palestine en deux États : un État juif et un État arabe[1]. Soit dit en passant, selon le découpage de la Palestine de 1947, la ville de Ramallah, qui aujourd’hui se situe dans les territoires disputés de la Cisjordanie, aurait pu revenir aux Palestiniens s’ils avaient accepté le plan de partage du territoire. Israël accepte le plan de partage du territoire de l’ONU et déclare l’indépendance de l’État d’Israël le 14 mai 1948. Le même jour, quatre armées de pays arabes déclarent la guerre contre Israël, une guerre dont Israël sort vainqueur. Voilà l’ironie de l’histoire. Aujourd’hui, l’Autorité palestinienne choisit de passer par l’ONU pour essayer de faire avancer le processus de paix avec Israël. Or, il y a 65 ans, cette même ONU proposait une solution claire à la question palestinienne, une solution à laquelle les Palestiniens avaient claqué la porte.

La Palestine, de quoi on parle au juste?

Selon le droit international public, un État, pour en porter le nom, doit présenter les cinq caractéristiques suivantes : un espace territorial, une population, un système de gouvernement, une personnalité juridique internationale et une souveraineté. À l’heure actuelle, près de 40% du territoire de la «Palestine», soit la bande de Gaza, se trouve sous le contrôle du Hamas depuis 2007. L'Autorité palestinienne, qui prétend aujourd’hui représenter l’«État» de la Palestine, n’est même pas en mesure d’exercer sa souveraineté sur 40% du territoire qu’elle prétend contrôler. Alors, quand M. Abbas parle de l’émission du «certificat de naissance de la Palestine», de quoi parle-t-il au juste? De la Cisjordanie, de la bande de Gaza, ou des deux à la fois? Si M. Abbas prétend franchement vouloir en arriver à une paix durable avec Israël, qu’il commence au moins par condamner le gouvernement du Hamas, dont la Charte exprime une haine décomplexée envers l’existence même de l’État d’Israël : «Israel, by virtue of its being Jewish and of having a Jewish population, defies Islam and the Muslims. “Let the eyes of the cowards not fall asleep.”»[2].

L’ONU, pleine de bonne volonté, toujours aussi impuissante

Ce n’est pas la première fois que l’ONU joue à la Sainte-Mère pacificatrice sous le prétexte de faire avancer la paix dans le monde. Depuis sa fondation en 1945, l’ONU a toujours prétendu œuvrer au maintien de la paix dans le monde. Et pourtant, sommes-nous plus en paix qu’il y a 70 ans? Si le monde ne connaît plus de guerres à l'image de la Seconde Guerre mondiale (et je croise les doigts en espérant que nous n'aurons plus jamais ce genre de guerres), les conflits civils, interethniques, et régionaux foisonnent partout sur la planète. Et certains ont pris des dimensions incontrôlables. On n’a qu’à penser à la guerre civile en Syrie qui, malgré ses plusieurs dizaines de milliers de morts, ne s’est attirée que les «inquiétudes», les «condamnations», et les «préoccupations» de l’ONU. Paralysée par une bureaucratie tentaculaire et un Conseil de sécurité bloqué par le bon vouloir des cinq États membres permanents, l’ONU n’a pas changé depuis les 70 dernières années, si ce n’est de par l’augmentation du nombre de ses États membres. Elle demeure toujours aussi impuissante devant les massacres de populations humaines, tout comme elle l’a été devant le génocide rwandais de 1994, ou encore au Kosovo en 1998-1999.
L’histoire démontre qu’en matière de résolution de conflits, la négociation entre les parties concernées demeure la première étape à franchir. Le passage vers les organisations internationales peut éventuellement servir à un processus de consolidation de la paix. Aujourd’hui, nous assistons à une situation inversée : l’Autorité palestinienne passe d’abord par l’ONU, avant la négociation franche et juste avec son voisin. Si l’ONU veut œuvrer au «maintien» de la paix dans le monde, il faut avant tout qu’une paix s’installe. Dans le cas du conflit israélo-palestinien, une paix doit d’abord être négociée entre les parties concernées, avant de prétendre être «maintenue» par l’ONU. En ce sens, la reconnaissance de l’Autorité palestinienne à titre d’État observateur de l’ONU n’est qu’un écran de fumée qui ne fait que ralentir la démarche vers une paix négociée avec son voisin Israël.


[1] Voir à ce sujet la carte officielle de l’ONU du plan de partage de la Palestine de 1947 : http://domino.un.org/maps/m0103_1b.gif
[2] Voir la Charte du Hamas : http://www.thejerusalemfund.org/www.thejerusalemfund.org/carryover/documents/charter.html